Les poésies chroniquées sur ce site depuis le début datent toutes d'avant le XVIIIe siècle. Certes, j'aime la poésie baroque mais pas seulement. J'aime Pierre de Marbeuf, Saint Amant, Théophile de Viau, Scaron pas par goût des vieilles choses mais par admiration du style, de l'image neuve et de l'originalité, d'un vers qui coule et d'une rime qui tombe dans l'oreille comme une note de musique. Les siècles suivants ont donné de grands poètes, mais tous ne m'émeuvent pas. Alors dans les prochaines semaines je rééquilibrerai la balance du temps. Et j'essaierai de réfléchir au poète du XIXe et du XXe qui me touchent Je sais qu'il y a Nerval, Milosz... mais commençons aujourd'hui avec Aragon. Il est un des plus grand styliste de la langue française, certains entendent précieux et difficile d'accès, je réfute Aragon est né poète ; il ne sculpte pas ses phrases, il les peint comme une aquarelle, tout en nuance. Il dessine, efface, peint, mouille, réhausse, ombre... Ses mots sont légers, ses vers beaux et vivants."Je suis plein du silence assourdissant d'aimer." ou "Rien n'est précaire comme vivre/Rien comme être n'est passager/C'est un peu fondre comme le givre/Et pour le vent être léger/J'arrive où je suis étranger". Ou encore "J'ai peur éperdument du sommeil de tes yeux/Je me ronge le coeur de ce coeur que j'écoute/Amour arrête-toi dans ton rêve et ta route/Rends-moi ta conscience et mon mal merveilleux". Quelques exemples qui sont parmi les plus beaux vers d'Aragon et de la poésie française.

A quelques exceptions près, on ne voit pas le travail de l'auteur, les coutures son biens dissimulées et comme il a le sens du rythme, on se laisse vite emporter par les mots.

Reseda40 Un réséda Alba   

La Rose et le réséda est l'un des textes les plus connus d'Aragon. C'est un poème de résistance et de solidarité. Il est publié dans un journal à Marseille en 1943, et en 1944, dans un recueil de poésie "La Diane Française" avec une dédicace : "A Gabriel Péri et d'Estienne d'Orves comme à Guy Mocquet et Gilbert Dru". Cette phrase éclaire le sens caché du poème. "La belle prisonière des soldats" est la France ; "Celui qui croyait au ciel", la droite chrétienne ; "Ceux qui n'y croyait pas', les communistes. En effet, la rose est noble, le réséda humble ; la rose est rouge, le réséda blanc ; la rose est cultivée, le réséda sauvage. Les symboles s'entremêlent comme le sang des martyrs résistants, "même couleur, même éclat." Et si je ne goûte pas particulièrement les idées patriotiques,  il faut reconnaître à ce poème un souffle et une force qui rappelle celle d'Agrippa d'Aubigné. (un autre poète baroque - la boucle est bouclée !)  et les chansons de geste du moyen-âge. Aragon savait que pour marquer les consciences et diffuser largement ses mots, la musique était un excellent vecteur. La meilleure preuve de la musicalité de son oeuvre c'est le nombre d'interprètes qui ont repris ces poèmes en chanson comme les troubadours entre le XIème et le XIIIème siècle (Ferrat, Ferré, Brassens...) La Rose et le réséda ne fait pas exception : Juliette Gréco, le groupe la Tordue et  Bernard Lavilliers dans son dernier album ont chanté ce poème. (Quand je saurais inclure des musiques dans mes chroniques, je le ferais !)

"Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous deux adoraient la belle
Prisonnière des soldats
Lequel montait à l'échelle
Et lequel guettait en bas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Qu'importe comment s'appelle
Cette clarté sur leur pas
Que l'un fut de la chapelle
Et l'autre s'y dérobât
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous les deux étaient fidèles
Des lèvres du coeur des bras
Et tous les deux disaient qu'elle
Vive et qui vivra verra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au coeur du commun combat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Du haut de la citadelle
La sentinelle tira
Par deux fois et l'un chancelle
L'autre tombe qui mourra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Ils sont en prison Lequel
A le plus triste grabat
Lequel plus que l'autre gèle
Lequel préfère les rats
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Un rebelle est un rebelle
Deux sanglots font un seul glas
Et quand vient l'aube cruelle
Passent de vie à trépas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Répétant le nom de celle
Qu'aucun des deux ne trompa
Et leur sang rouge ruisselle
Même couleur même éclat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Il coule il coule il se mêle
À la terre qu'il aima
Pour qu'à la saison nouvelle
Mûrisse un raisin muscat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
L'un court et l'autre a des ailes
De Bretagne ou du Jura
Et framboise ou mirabelle
Le grillon rechantera
Dites flûte ou violoncelle
Le double amour qui brûla
L'alouette et l'hirondelle
La rose et le réséda"

La Rose et le Réséda (1943)

aragon2og Louis Aragon (1897-1982)